31 août 2016 ~ 0 Commentaire

Suisse : tampon neutre à l’Ouest pour l’Est ?

La neutralité helvétique n’a jamais été un long fleuve tranquille. On en lira plus loin le résumé historique, riche en événements qui ont pu changer le sort des armes et parfois la face du monde. Dans le conflit économique qui s’installe entre l’occident et la Russie, le rôle de la Suisse pourrait être essentiel. En matière de bons offices, ce qui serait apprécié par tout le monde, mais aussi en transformant l’offensive occidentale en coup d’épée dans l’eau, ce qui le serait beaucoup moins.

Pour l’heure, hormis sur les confins ukrainiens et en Syrie, le conflit reste circonscrit à l’économie, ce qui fait tout de même moins de morts et reste plus aisément réparable qu’une vraie guerre. Dans ce domaine, la Suisse est en première ligne, en tant que place financière internationale. Genève en particulier, qui abrite une communauté russe de plus de 5000 personnes, fruit d’une longue tradition d’échanges remontant à Pierre le Grand, en passant par Lénine et Capo d’Istria.

L’offensive occidentale consiste à priver les banques russes de financement, particulièrement celles qui dépendent directement du Kremlin. Pour l’heure, derrière un discours revendicatif visant à remplacer le dollar par une monnaie issue des BRICS: pourrait-elle être autre chose que le Reminbi ? Le développement de la Russie est largement financé par l’Occident. Ce que Vladimir Poutine tend un peu trop à oublier, plus enclin à décrypter les hiéroglyphes de la géopolitique que les rouages de l’économie. Le but de l’opération est de faire comprendre au peuple russe que la politique d’isolement agressif de ses dirigeants mène le pays à la régression économique et pourrait bien ramener la Russie 25 ans en arrière, aux temps des queues et des pénuries.

Dans cette guerre économique, remplacer les investissements euro-étasuniens par des investissements suisses, ou permettre aux premiers de passer discrètement par Genève ou Zürich ne serait pas rester neutre, mais au contraire prendre une part active au conflit. Un peu comme si, dans une vraie guerre, on envoyait des troupes fraîches à la citadelle encerclée Cela pourrait avoir des conséquences imprévisibles, allant de la prolongation de la guerre à la fermeture des marchés européens aux industries financières suisses.

L’exécutif dispose d’informations privilégiées nécessairement plus fiables que celles qui abreuvent l’opinion publique, surtout lorsque celle-ci est grossièrement influencée par une puissance étrangère, ici russe, qui dépense des sommes considérables pour sa propagande, sur internet et ailleurs. La dernière attaque à gros sabots explique la destruction du Boeing malaisien par une rafale de mitrailleuse d’un chasseur ukrainien sur le cockpit, qui aurait tué les pilotes. « On » aurait trouvé des traces de balles sur le cockpit.
Sauf que, si ces traces existent, il est plus facile de tirer une rafale sur les éléments de cockpit retrouvés au sol qu’en plein vol… Depuis quelques décennies, les combats aériens ne se déroulent plus vraiment à la mitrailleuse et surtout, des balles dans le cockpit ne font pas exploser un avion en vol. Or c’est ce qui est arrivé au Boeing, contrairement à l’appareil affrété par Air Algérie, qui lui s’est écrasé entier au sol…
L’hypothèse du missile pro-russe fourni par Moscou reste donc de loin la plus probable, mais cette regrettable affaire n’est pas en soi un casus belli. Plutôt une (énorme) bévue, du genre de celles que toutes les armées du monde peuvent commettre par inadvertance. Par contre, tenter de noyer le poisson en rejetant la faute sur l’adversaire est des plus incorrects. Comme de s’immiscer dans les affaires intérieures d’un pays pour s’y tailler des dominions. Or c’est que fait Moscou en Crimée et en Ukraine de l’Est, après l’avoir fait en Géorgie, en Tchetchénie, en Moldavie…
La démocratie la plus aboutie du monde peut-elle couvrir le travail de sape d’autocrates qui réduisent à petit feu tous les concepts démocratiques ?

En résumé, rester neutre serait au plus maintenir un flux d’échanges financiers avec le Kremlin mais sans l’augmenter. Investir en Russie reste d’ailleurs un pari audacieux, à l’heure où les capitaux russes et étrangers fuient le pays. Au grand dam de Vladimir Poutine, qui a pris des mesures drastiques pour enrayer l’exfiltration de la richesse accumulée en Russie. Si les Etats-Unis ont pesé très lourd, avec leurs gros sabots, sur la Suisse et le reste du monde pour éradiquer l’évasion fiscale, ils n’ont jamais interdit l’exportation de capitaux, du moment qu’ils sont déclarés.

Le Kremlin, lui, va beaucoup plus loin, car dans l’entourage de Poutine, on considère l’étranger comme l’ennemi à abattre et l’on voit ressurgir les envolées sur le cosmopolitisme financier que l’on croyait disparues avec la guerre froide. S’ils veulent conserver leur citoyenneté russe et le droit de faire des affaires en Russie en tant que citoyen russe, les businessmen (ou women) de la Grande Russie doivent redomicilier leurs avoirs en Russie. C’est l’une des causes de la réduction drastique du volume d’échanges avec la Russie ces dernières semaines.

En tant que dépositaire des conventions de Genève, la Suisse n’est pas non plus censée rester muette lorsque des forces armées régulières ou irrégulières, ou supposées irrégulières, mais en fait régulières, torturent et exécutent leurs prisonniers. Ou prennent des civils en otage en se cachant derrière eux…
La Suisse doit-elle rester muette lorsqu’on craint la dissolution des accords de Genève, Reagan-Gorbachev qui mirent fin à la guerre froide et à « l’équilibre de la terreur » ? Que ces accords aient été vécus comme une tragédie personnelle par Vladimir Poutine ne devrait pas nous faire oublier que le sort de la planète en dépend.

 

La neutralité suisse a été reconnue officiellement au Congrès de Vienne en 1815, à l’initiative du Genevois Pictet de Rochemont, avec l’appui du Tsar et de son maître espion Capo d’Istria. Elle n’a cependant jamais été absolue. En 1815 déjà, elle s’exerçait au détriment de la France des Cent Jours et de son alliée la Savoie, dont le peuple s’étaient rallié au petit caporal. Drôle de neutralité qui arrachait à la France et à la Savoie plus de 30 communes composant aujourd’hui la plus grande partie du territoire genevois.
La Suisse ne fut guère plus neutre, en nouant des liens privilégiés avec le dernier Empereur des Français, qui se trouvait posséder un passeport suisse et avoir été Capitaine d’artillerie des Régiments Bernois. La Suisse fournit l’encadrement et l’essentiel des troupes de la Légion étrangère, fer de lance de la conquête coloniale française. L’annexion de la Savoie par la France reçoit même la bénédiction de Berne, en dépit des 15 000 pétitionnaires du Chablais, du Faucigny et du Genevois qui réclamaient le rattachement à la Suisse. Lors de la guerre de 1870, la Suisse offre à l’armée française de Bourbaki un abri sûr, permettant à 100 000 soldats en armes de rompre l’encerclement des troupes prussiennes pour éviter de finir prisonniers de guerre.
En 14-18, la neutralité est mise à mal par le Général Wille, chef des armées de la Confédération et familier du Kaiser, qui oeuvre ouvertement pour l’Allemagne, pendant que des dizaines de milliers de Romands meurent pour la France sous l’uniforme de la Légion, faisant de l’un de ses régiments le plus décoré de toute l’histoire de l’armée française. La Russie fait les frais des agissements de Wille à deux reprises : lorsque deux officiers de son état-major fournissent aux services allemands les codes secrets de l’armée russe (écopant pour cela de quinze jours d’arrêts de rigueur seulement) et lorsque les services suisses facilitent le départ de Lénine et d’une vingtaine de révolutionnaires russes dans un wagon plombé traversant l’Allemagne. Ces révolutionnaires avaient promis de négocier une paix séparée qui devait permettre au Kaiser de gagner la guerre…

En 1939, les accords militaires franco-suisses prévoyaient une défense commune en cas d’attaque du territoire helvétique. Ils furent découverts par la Wermacht à Lyon durant la débâcle. Berne offrit alors des gages substantiels aux nazis, tout en travaillant en sous-main, très efficacement, à la victoire des Alliés. Si la bataille de Stalingrad fut le tournant de la guerre et la défaite cinglante que l’on sait pour la Wermacht, qui y laissa un million d’hommes, c’est aussi parce que les services suisses ont transmis aux soviétiques, par l’intermédiaire du réseau Rado à Genève, les plans de la contre-attaque allemande, qui fut du coup brisée dans l’œuf…

Pendant la guerre froide, la neutralité n’empêchait nullement l’armée suisse d’avoir clairement identifié son ennemi comme venant de l’Est, ce qui était largement pris en compte par les plans de l’Otan. Ce qui n’empêchait pas davantage certaines banques de couvrir les montages financiers des mouvements de libération nationale ou même ceux des services secrets soviétiques ou est-allemands. Pendant que les services suisses – et parfois les organes de justice et police – travaillaient en étroite collaboration avec les services occidentaux, notamment français.
De même, dans la guerre contre le terrorisme et contre le narcotrafic, qui passent largement par des escarmouches financières, la Suisse a su offrir toute la coopération nécessaire aux fins d’identifier les flux des réseaux maffieux. La Suisse fait partie du monde occidental, elle en est même l’un des fleurons. Elle en partage toutes les valeurs, en matière d’équité et de démocratie, qu’elle porte particulièrement haut. Dès lors, elle ne peut rester sans réagir lorsque ces valeurs sont foulées aux pieds.
Bien sûr, il faut agir avec tact, pour préserver les possibilités de dialogue et de bons offices, mais lorsque quelqu’un détonne, dans le concert des nations, la Suisse neutre a le droit d’en penser ce qu’elle en pense et de l’exprimer. Cela fait partie de son rôle international. N’en déplaise aux partisans locaux du despote du Kremlin.

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