31 août 2016 ~ 0 Commentaire

L’Europe des régions

L’Europe est en crise. L’immigration cristallise une question bien plus fondamentale, celle de la souveraineté, qui n’a jamais été tranchée et qui de toute manière devrait être rediscutée à la lumière de ce qu’est le monde moderne : profondément interconnecté et interdépendant. Le contraire de la souveraineté, en fait, qu’on le veuille ou non.

De quelle souveraineté avons-nous besoin et quelle souveraineté voulons-nous ? Il faut en débattre.

La souveraineté, c’est rester libre de son destin et de ses choix. Tout le monde y aspire, mais chacun comprend que vivre ensemble implique des restrictions de souveraineté, pour ne pas empiéter sur celle des autres. Dans la nature comme en société, vivre implique d’accepter qu’il y ait des choses que l’on ne peut pas faire, pour toutes sortes de raisons. Je ne peux pas casser le nez de mon vis-à-vis, même si j’en ai envie et je ne peux pas non plus courir le 100 mètres en 8’’. Pas même en 10, d’ailleurs… C’est la vie, c’est ainsi. Il y a les limites physiques et naturelles et puis celles que nous nous fixons. Ou qui sont fixées par la loi des hommes.

En effet, les humains ont pris l’habitude de déléguer une partie de leur souveraineté au groupe dans lequel ils vivent : le clan, la tribu, la nation. Le groupe prend des décisions collectives ou individuelles, qui s’imposent à chacun des membres, restreignant la souveraineté individuelle. L’individu est généralement soumis au groupe dans lequel il est né, que cela lui plaise ou non. Il y a toujours moyen de changer de tribu, ou de chercher à vivre en ermite isolé, mais c’est compliqué.
Accepter cet abandon de souveraineté individuelle au profit du groupe présente un gros avantage en termes de sécurité : le groupe est plus fort que l’individu et le protège, par des pratiques de solidarité.

Le système n’est cependant pas parfait : les groupes souverains voisins entrent fréquemment en concurrence, ce qui peut engendrer des affrontements. Sauf si la souveraineté de ces groupes rivaux est à nouveau délégué à une structure supérieure, suzeraine, capable d’imposer un règlement pacifique aux conflits. En l’absence de structure suzeraine, augmenter sa sécurité peu donc conduire en fait à la réduire de manière considérable. Car les violences de groupe peuvent être extrêmement meurtrières et entraîner contre leur gré des gens qui individuellement resteraient pacifiques ou prudents.

Dès l’époque des premiers agriculteurs, la protection s’est avérée un excellent business. Le protégé abandonnait sa souveraineté à son protecteur, qui devenait son seigneur et encaissait l’impôt. Une forme de racket, qui a motivé de nombreux mégalomanes, dans l’Histoire, à tenter d’étendre leur protection sur un maximum de protégés. L’avantage, pour les protégés d’un ensemble plus vaste, c’est que la paix et la tranquillité sont assurées loin à la ronde. Par contre, les risques d’insécurité sont considérablement accrus dans les phases d’extension de la souveraineté sur d’autres groupes, pas forcément d’accords au départ. Une phase d’expansion communément appelée : « guerre ».

Les grands ensembles s’avérant lourds à diriger et protéger, les humains ont développé des structures pyramidales, emboîtées les unes dans les autres. Du rez-de-chaussée au sommet, étage par étage, on trouve la commune, le canton, la CDC, la nation et tout en haut : l’ONU. Chaque étage est responsable à son niveau pour un certain nombre de décisions. Pour d’autres, en revanche, il faut passer à l’étage du dessus, ou redescendre à celui du dessous.
Evidemment, celui du dessus dirige ceux du dessous, qui lui font allégeance. Sauf l’étage du sommet, l’ONU, qui contrairement à toute logique, reste dépendants de l’avant dernier étage. Celui de « l’Etat-nation » souverain absolu en gros depuis le Traité de Westphalie, en 1648.

A l’époque, confier tous les pouvoirs à l’étage nation paraissait adapté aux problèmes de transport et d’administration, ainsi qu’au découpage géopolitique de l’Europe. Il avait d’ailleurs fallu deux guerres épouvantables, de trente et quatre-vingt ans pour en arriver là. La Suisse en profita pour s’affranchir définitivement d’un Saint-Empire moribond.

365 ans plus tard, les communications et la technologie ont passablement évolué, la géopolitique aussi et les besoins de sécurité ne sont plus les mêmes. De nouveaux étages ont donc été inventés, comme l’Etat supranational, en Europe l’Union Européenne. Le problème, c’est que les institutions et les personnels qui dépendent de l’étage nation, gouvernements et fonctionnaires, s’y attachent becs et ongles.
Les gens aussi s’y sentent attachés. Pas forcément plus qu’à leur ville ou à leur région, voire même au continent sur lequel ils sont nés, mais l’Etat délimite un ensemble de lois et de coutumes auxquelles on est habitué, ainsi qu’une langue commune. Sauf en Suisse, constituée d’une mosaïque de 26 petites entités aux particularismes nombreux, qui ont cependant accepté d’abandonner l’essentiel de leur souveraineté à l’étage « Confédération »

Dans un monde aussi interconnecté et interdépendant que le nôtre, la nécessité d’avoir des règles communes parait une évidence, même si cela ne signifie pas qu’elles doivent être les même, partout, dans tous les domaines. La région en particulier, ou l’agglomération, dans le cas des grandes villes, semble un échelon essentiel et relativement proche des gens. Idéalement, tout le monde est d’accord ou presque sur le schéma idéal : un ensemble supranational s’appuyant sur des territoires régionaux disposant d’une large autonomie et donc d’une souveraineté solide (mais pas absolue).

Entre des régions fortes et une Europe costaud, la place de l’étage nation devient congrue. Voire même incongrue. Les Européens le pressentent, mais depuis une vingtaine d’années, les milieux nationalistes sonnent la charge en toutes occasions pour défendre la prééminence de l’étage national. Un anachronisme, certes, mais les conservateurs lui sont attachés. A Bruxelles même, le lobby nationaliste est représenté par les gouvernements eux-mêmes, qui restent maîtres du jeu. Ce qui est bien dommage.

C’est ainsi que l’Ecosse, qui rêve d’Indépendance, va devoir repasser tous les examens d’entrée dans l’UE si elle l’obtient. Et que l’Espagne met les pieds au mur sur tout ce qui ressemble à l’idée de régions souveraines dans l’ensemble européen, de crainte de voir les siennes réclamer leur indépendance. Pourtant, au fil du temps, les hommes ont inventé des systèmes pour réduire l’abandon de souveraineté et conserver du pouvoir à l’individu. Cela s’appelle « la démocratie » et les résultats sont particulièrement efficaces au niveau local, ou régional.

La démocratie n’annule pas pour autant tous les conflits de souveraineté. L’intérêt d’un étage n’est pas forcément celui de l’étage du dessus, ou du dessous ou de l’appartement d’à côté. Les deux sources principales de conflit sont la répartition des ressources financières (dans quelle mesure vais-je me montrer solidaire et avec qui) et la responsabilité des décisions locales. Si par exemple je décide d’autoriser dans ma commune telle ou telle construction, suis-je le seul décideur, ou la décision appartient-elle à l’étage du canton, de la nation ou pourquoi pas, du supra-national ?

La tentation naturelle est de ramener le plus de pouvoir décisionnel possible à l’échelle locale, au plus près des gens. A condition de ne pas oublier que l’intérêt supérieur ou la notion d’intérêt général ne sont pas que des vues de l’esprit. La cause première d’une extension de souveraineté sur l’espace le plus large possible, c’est l’expansion de l’Etat de droit, de la paix et de la stabilité. Car la concurrence entre entités voisines dégénère toujours en rapports de force et en guerre, s’il n’y a pas une entité à l’étage supérieur, qui soit capable de calmer le jeu…

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